Le dégât d’abord, le produit en dernier

Ravageurs du potager : la méthode naturelle qui tient la saison

Au potager, la question utile n’est pas quel produit pulvériser, mais dans quel ordre agir : identifier le ravageur par la signature de son dégât, vérifier qu’il dépasse le seuil qui justifie une intervention, puis l’exclure physiquement plutôt que le traiter. Les filets à maille fine, une rotation calée sur la façon dont le ravageur se déplace et un habitat qui fixe les auxiliaires font l’essentiel du travail. La pulvérisation, elle, en fait beaucoup moins qu’on ne croit, et souvent au prix des insectes qui régulaient déjà la parcelle.

Contre les ravageurs du potager, l’ordre des gestes compte plus que le choix du produit. On identifie d’abord par la signature du dégât : une multitude de petits trous ronds pour les altises, de larges morsures irrégulières et du mucus séché pour les limaces, des crottes vert foncé et des feuilles réduites aux nervures pour les chenilles, des pousses déformées et un feuillage collant pour les pucerons, un plant qui fane sans raison apparente pour une larve installée dans les racines. On se demande ensuite si le dégât dépasse le seuil qui justifie d’agir, parce qu’un légume tolère beaucoup plus de feuillage perdu qu’on ne l’imagine et parce qu’une intervention à large spectre coûte les auxiliaires. Vient alors la méthode qui échoue le moins souvent, l’exclusion : un filet dont l’ouverture est adaptée au ravageur visé, posé avant le premier vol, lesté ou enterré sur tout son pourtour, et jamais installé sur une planche d’où le ravageur va sortir du sol. La rotation complète le filet, à condition d’être calée sur la façon dont l’insecte se déplace : quelques mètres suffisent parfois pour un ravageur qui marche, jamais pour un ravageur qui vole. Les auxiliaires, enfin, ne s’achètent pas, ils s’installent, et demandent des fleurs à pollen accessibles, un couvert peu perturbé et une réserve de proies avant l’arrivée des ravageurs de culture. Les produits autorisés en bio ferment la marche, savon insecticide, préparations d’ortie, Bacillus thuringiensis, spinosad, pyrèthre : aucun n’est neutre, et le pyrèthre en particulier est un insecticide à large spectre qui tue les abeilles et les auxiliaires aussi sûrement que le ravageur visé.

Lire le dégât : chaque ravageur signe son passage

Presque toutes les erreurs de traitement commencent par une erreur d’identification, et la plupart se corrigent en regardant deux choses : la forme du dégât et l’heure à laquelle il se produit. Une multitude de petits trous ronds qui criblent le limbe d’une jeune crucifère est la signature des altises, minuscules coléoptères sauteurs. De larges pans arrachés, des plantules disparues en une nuit et des traînées de mucus séché désignent les limaces et les escargots. Des feuilles rongées depuis le bord ou réduites aux nervures, avec des crottes vert foncé accrochées au feuillage, désignent des chenilles. Des extrémités de pousses tordues, un feuillage collant qui noircit ensuite, désignent des insectes suceurs de sève et la fumagine qui pousse sur leur miellat. Un plant qui fane aux heures chaudes, se relève la nuit, puis décroche définitivement pendant que ses voisins vont bien, désigne une larve installée dans les racines, et aucun produit appliqué sur les feuilles ne l’atteindra.

L’heure tranche ce que la forme laisse en suspens. Sortir avec une lampe une à deux heures après la tombée de la nuit règle en une fois la question limaces contre chenilles : les premières sont sur le sol et sur les feuilles basses, les secondes se tiennent sous les feuilles et au cœur du plant. Une galerie pâle et sinueuse vue à contre-jour, dans l’épaisseur même de la feuille, signale une mineuse, c’est-à-dire une larve logée entre les deux épidermes, hors d’atteinte de tout produit de contact.

Le dégât, le suspect probable, et le geste qui tranche
Ce que vous voyezSuspect principalQuand le vérifierLe geste qui tranche
Multitude de petits trous ronds criblant les jeunes feuillesAltises (Phyllotreta et genres voisins)Par temps sec et chaud, en pleine journéePasser la main au ras du feuillage : les altises bondissent, rien d’autre ne fait cela
Larges morsures irrégulières, plantules disparues, traînées brillantes séchéesLimaces et escargotsUne à deux heures après la tombée de la nuit, ou par temps humideSortir à la lampe et inspecter le sol autour du plant, pas seulement la feuille
Feuilles rongées depuis le bord ou réduites aux nervures, crottes vert foncéChenilles de piérides et de noctuellesDe jour, sous les feuilles et au cœur du plantRetourner les feuilles : amas d’œufs jaunes pour la piéride du chou, œufs isolés pour la piéride de la rave
Extrémités de pousses déformées, feuillage collant qui noircit ensuitePucerons, et fumagine sur leur miellatEn continu dès que la végétation redémarreRegarder l’extrémité des pousses et le revers des feuilles, puis regarder les fourmis qui y montent
Plant qui fane aux heures chaudes, se relève la nuit, puis meurt pendant que ses voisins vont bienLarve racinaire (mouche du chou, mouche de la carotte, mouche de l’oignon)Dès qu’un plant isolé décroche sur une planche saineTirer doucement le plant : il vient sans résistance et les racines sont creusées
Galerie pâle et sinueuse dans l’épaisseur du limbeMineuse, larve logée entre les deux épidermesÀ contre-jourConstater que la larve est à l’intérieur : aucun produit de contact ne l’atteindra
Feuillage de pomme de terre ou d’aubergine dévoré, larves rouges et bombéesDoryphore, là où il est établiDès la levée, sous les feuilles pour les amas d’œufs orangésCompter les larves par plant plutôt que juger à l’œil ; là où l’espèce est réglementée, signaler au lieu de traiter
Petits fruits mous qui s’effondrent en quelques jours sur framboisier ou myrtilleDrosophile à ailes tachetées, là où elle est installéeDès le début de la coloration des fruitsPlonger quelques fruits dans de l’eau salée : les asticots en sortent

Deuxième réflexe, moins évident : ne pas condamner l’insecte que l’on voit. Une plante attaquée attire des visiteurs, et plusieurs des plus utiles ne ressemblent en rien à l’adulte que l’on connaît. La larve de coccinelle est une bestiole allongée, grise à noire ponctuée d’orange, qui n’évoque pas du tout la bête ronde et rouge ; la larve de syrphe est une petite limace translucide sans pattes visibles, posée au milieu d’une colonie de pucerons qu’elle est en train de vider ; un puceron gonflé, immobile, brun à doré, n’est pas un puceron en bonne santé mais une momie d’où sortira une micro-guêpe parasitoïde. Écraser ces trois-là par précaution est une des façons les plus efficaces d’aggraver une attaque.

Dernier point, souvent absent des guides : la répartition des ravageurs est géographique, et un article ne peut pas dire qui vit chez vous. Le doryphore, originaire d’Amérique du Nord, s’est répandu dans la majeure partie de l’Europe continentale à partir des années 1950, mais il n’est pas établi en Grande-Bretagne, où il reste un organisme de quarantaine à déclaration obligatoire : l’y apercevoir se signale, cela ne se ramasse pas. La piéride du chou, commune en Europe, en Afrique du Nord et en Asie, n’est pas établie en Amérique du Nord et a été éradiquée de Nouvelle-Zélande, tandis que sa cousine la piéride de la rave, introduite au Québec vers 1860, occupe aujourd’hui tous les continents sauf l’Amérique du Sud et l’Antarctique. La teigne du poireau, européenne, a été détectée près d’Ottawa en 1993 puis dans l’État de New York en 2009. Avant d’appliquer une recommandation, il vaut donc mieux vérifier que le ravageur concerné est présent chez soi, et le piège ou la lampe le disent mieux que n’importe quel texte.

Le seuil : la question qui vient avant le traitement

La plupart des insectes d’un potager ne sont pas des ravageurs, et la plupart des ravageurs ne justifient pas d’intervenir. La Grande-Bretagne compte à elle seule plus de cinq cents espèces de pucerons, dont beaucoup sont inféodées à une ou deux plantes hôtes : le puceron installé sur une ortie ou sur un arbuste voisin ne passera pas sur vos haricots. Même logique chez les gastéropodes : sur les quarante et quelques espèces de limaces recensées au Royaume-Uni, très peu consomment des plantes vivantes, les autres travaillant sur de la matière morte. C’est la raison pour laquelle la Royal Horticultural Society a cessé en 2022 de qualifier de nuisibles les animaux du jardin, et recommande aujourd’hui de ne pas employer de pesticides au jardin d’agrément et au potager familial.

La deuxième raison de ralentir est que les plantes compensent. Sur la pomme de terre, la profession a longtemps travaillé avec un seuil très prudent de 10 % de feuillage perdu, alors que les travaux ultérieurs montrent une tolérance nettement supérieure, et surtout dépendante du stade : le même pourcentage de défoliation ne coûte pas la même chose avant la tubérisation, pendant la période de grossissement des tubercules, et après. Sur des variétés déterminées destinées à la transformation, un essai de défoliation artificielle n’a pas mis en évidence de perte de rendement total, seul le calibre commercialisable étant affecté. Autrement dit, un feuillage troué n’est pas une récolte perdue, et l’œil surestime toujours les dégâts.

Les seuils d’intervention réellement utilisés en production donnent un ordre de grandeur utile au jardin. Contre le doryphore, les repères diffusés par les services agricoles sont de l’ordre de une à une larve et demie de grande taille par plant, ou quatre jeunes larves par plant, ou une demi-unité à un adulte par plant. Ces chiffres se comptent par pied, pas à l’échelle du potager : trois doryphores sur une planche ne sont pas une urgence, et le bon geste est de les retirer à la main plutôt que de sortir un pulvérisateur.

Compter suppose une méthode minimale, sinon le comptage devient une impression. Choisir dix plants, les repérer, et revenir sur les mêmes chaque semaine : c’est la variation d’une semaine à l’autre qui informe, pas la valeur d’un jour. Une population qui stagne ou régresse pendant que les larves de syrphes apparaissent n’appelle aucune intervention. Une population qui double malgré la présence d’auxiliaires en appelle peut-être une.

Enfin, agir a un coût que le jardinier ne facture jamais. Les prédateurs et les parasitoïdes suivent leurs proies, ils n’arrivent jamais avant elles : supprimer la première colonie de pucerons supprime ce qui allait les fixer sur la parcelle. Un produit à large spectre fait pire, puisqu’il retire aussi ceux qui étaient déjà là. La parcelle se retrouve alors sans régulation au moment où arrive la vague suivante, portée par des femelles ailées venues d’ailleurs, et le traitement devient la cause de sa propre nécessité.

Exclure : le filet rate le moins souvent, et voici comment on le rate quand même

L’exclusion physique est la seule méthode qui ne dépend ni de la météo, ni du moment de la journée, ni de la sensibilité du ravageur à une matière active. Le principe est mécanique : l’ouverture de la maille doit être inférieure à la largeur du thorax de l’insecte visé, seule dimension que celui-ci ne peut pas comprimer. Pour les altises, l’ouverture retenue est de l’ordre de 0,8 mm. Pour la drosophile à ailes tachetées, les travaux d’exclusion convergent sur des ouvertures inférieures à environ 1 mm dans au moins une dimension. Les papillons et les mouches maraîchères se laissent arrêter par des mailles plus larges : une maille fine couvre donc tous les cas à la fois, mais au prix d’une ventilation réduite.

L’efficacité n’est pas théorique. Dans un essai conduit sur des jeunes crucifères à feuilles, les couvertures à maille fine ont ramené les dégâts d’altises de 0,87 à 0,07 trou par centimètre carré sur la roquette au printemps, et de 5,12 à 0,19 sur mizuna en fin de saison, soit une réduction de l’ordre de 92 % et de 96 % sur ces deux modalités. Les échantillonnages ont aussi montré que plusieurs espèces se partagent la même planche, Phyllotreta striolata dominant largement, accompagnée de P. cruciferae, de P. bipustulata et de Chaetocnema concinna : on ne combat pas une espèce, on combat une guilde.

Barrières physiques : ouverture, moment de pose, et ce qui annule la protection
RavageurBarrière et ouvertureMoment de poseCe qui annule la protection
AltisesFilet dont l’ouverture ne dépasse pas 0,8 mmAu semis ou à la plantation, avant la levéeUn bord non lesté, ou une planche qui portait déjà des crucifères attaquées
Piérides et autres chenillesFilet à maille fine tendu sur arceauxAvant le premier vol repéré à vue ou au piègeLe feuillage qui touche le filet : la femelle pond au travers
Mouche de la carotteCouverture complète de la planche plutôt qu’une barrière verticale seuleDès le semis, remise en place immédiatement après chaque éclaircissageCompter sur la seule barrière verticale : elle protège une culture précoce, pas plusieurs générations cumulées
Mouche du chouCollerette au pied du plant, ou filet completÀ la plantationLe pourtour de la collerette, où la ponte reste possible ; la couverture complète fait mieux
Teigne du poireauFilet à maille fineAvant le vol, repéré au piège à phéromonePoser le filet sur une planche d’Allium et laisser en place les débris de la culture précédente
Drosophile à ailes tachetéesFilet dont les ouvertures restent sous 1 mm dans au moins une dimensionDès le début de la coloration des fruitsPoser le filet après les premières pontes : il enferme le ravageur avec la récolte

Le filet échoue pour quatre raisons, toujours les mêmes. La première est le moment de la pose : posé après le premier vol, il enferme le ravageur avec la culture. Le piège à phéromone ou le piège chromatique donne cette date-là bien mieux qu’un calendrier, et la biologie explique pourquoi un calendrier ne peut pas marcher partout. La teigne du poireau, par exemple, met environ 445 degrés-jours au-dessus d’un seuil de développement de 7 °C pour aller de l’œuf à l’adulte : le nombre de générations d’une saison dépend donc directement de la chaleur cumulée du lieu, et deux jardins situés à la même latitude n’ont pas le même calendrier.

La deuxième raison est le bord. Un filet non lesté, non enterré, ou simplement soulevé le temps d’un éclaircissage, ne protège plus. Le cas des collerettes posées au pied des choux contre la mouche du chou est instructif : elles réduisent nettement les dégâts, mais la ponte reste possible sur le pourtour du disque, là où il touche la terre, ce qui explique que la couverture complète fasse mieux qu’une protection ponctuelle.

La troisième raison est le contact. Une feuille qui touche le filet est une feuille accessible : la femelle pond au travers. Les arceaux ne servent pas à faire joli, ils servent à ménager un vide entre le tissu et la culture.

La quatrième est la plus coûteuse, parce qu’elle est invisible : tendre le filet sur une planche d’où le ravageur va sortir de terre. Mouche de la carotte, mouche du chou, altises et doryphore passent la mauvaise saison dans le sol ou dans les débris de la culture qui les a nourris. Sur une planche recyclée, le filet devient une cage qui protège le ravageur de ses prédateurs. C’est aussi la limite des barrières verticales contre la mouche de la carotte : les essais montrent qu’elles rendent service sur une culture précoce, mais qu’elles ne suffisent plus quand la pression cumule plusieurs générations, et que la couverture complète de la planche est ce qui donne un résultat acceptable.

Deux contreparties, enfin, méritent d’être connues avant d’acheter. Une maille fine réduit la ventilation et fait monter la température et l’humidité sous le voile, ce qui peut nuire davantage que le ravageur redouté. C’est la durée de pose qui tranche : une maille fine se justifie sur une fenêtre courte, le temps du vol du plus petit ravageur, tandis qu’une couverture qui reste en place toute la saison demande la maille la plus large qui arrête encore la cible. Et une culture qui a besoin d’insectes pollinisateurs, courgette, potiron, concombre, doit être découverte à la floraison, ou pollinisée à la main si la protection doit rester en place.

Pucerons : le cycle explique pourquoi tout arrive d’un coup

Le puceron ne colonise pas progressivement, il atterrit. Comprendre pourquoi évite à la fois la panique et le traitement inutile. Pendant la belle saison, les colonies sont composées de femelles aptères qui se reproduisent sans mâle et mettent au monde des jeunes déjà formés, eux-mêmes porteurs des embryons de la génération suivante : l’emboîtement des générations rend la croissance de la population beaucoup plus rapide que ne le laisserait prévoir un cycle œuf-larve-adulte ordinaire. Quand la colonie sature ou que la plante se durcit, des formes ailées apparaissent et partent fonder ailleurs.

Plusieurs espèces majeures alternent en outre entre deux hôtes très différents, ce qui explique leur arrivée brutale. Le puceron noir de la fève, Aphis fabae, passe la mauvaise saison à l’état d’œuf sur un hôte ligneux, le fusain d’Europe (Euonymus europaeus) ; les fondatrices y éclosent au réveil de la végétation, quelques générations s’y succèdent, puis des ailées migrent vers les hôtes herbacés, fève, haricot, betterave, capucine et bien d’autres. En fin de saison, le mouvement s’inverse et des sexués retournent pondre sur l’hôte ligneux. Le puceron vert du pêcher, Myzus persicae, suit le même schéma depuis des Prunus et se montre ensuite d’une polyphagie remarquable sur les cultures. Le jardinier voit donc une colonie apparaître en quelques jours sur une plante qui était nette, et en conclut à tort qu’il a manqué de vigilance.

De ce cycle découle un geste très rentable sur la fève. Le puceron noir colonise en priorité l’extrémité tendre de la tige, celle qui pousse encore. Une fois que le nombre d’étages de fleurs voulu est en place, pincer ces extrémités retire d’un coup le tissu préféré du ravageur et la partie de la colonie qui s’y trouve, et oriente en prime la plante vers le remplissage des gousses. Les extrémités retirées ne se laissent pas sur place.

Avant de traiter, il faut aussi regarder les fourmis, qui sont souvent la vraie raison pour laquelle une colonie prospère. Les fourmis récoltent le miellat et protègent en échange le puceron : elles attaquent les prédateurs et gênent les parasitoïdes, si bien que les colonies visitées croissent plus vite et sont moins parasitées. Une colonie sous garde de fourmis n’est pas une colonie ordinaire, et rétablir l’accès des auxiliaires y fait plus qu’une pulvérisation.

Le point qui change vraiment la décision concerne les virus. Les virus dits non persistants, comme le virus Y de la pomme de terre ou la mosaïque du concombre, sont acquis puis inoculés en quelques secondes, pendant les piqûres d’essai que le puceron effectue en explorant une plante, et ne restent accrochés à ses pièces buccales que quelques minutes à quelques heures. Aucun insecticide n’agit assez vite pour empêcher cette transmission, et les produits à effet antiappétant n’arrêtent pas la piqûre à temps. Contre le virus, ce qui compte est d’empêcher le puceron ailé d’atterrir, donc le voile, les paillages, la vigueur des plants, et le retrait des pieds symptomatiques. Pas la pulvérisation.

Quand une intervention se justifie malgré tout, le savon insecticide agit strictement par contact, sans rémanence : ce qui n’est pas mouillé n’est pas atteint, le revers des feuilles et le cœur des pousses doivent être couverts, et le produit ne protège en rien la pousse du lendemain. Il touche les petits arthropodes à corps mou et laisse indifférents les chenilles et les larves de coléoptères.

Limaces et escargots : ce que les essais contrôlés ont réellement montré

C’est le domaine où l’écart entre les conseils répétés et les résultats mesurés est le plus large. La Royal Horticultural Society a suivi 108 laitues, réparties en pots et en planches surélevées, protégées par cinq barrières classiques : coquilles d’œufs broyées, paillis d’écorce de pin, ruban de cuivre, gravier concassé et granulés de laine. Au bout de six semaines, les laitues protégées n’étaient pas moins abîmées que celles laissées sans rien. L’explication est physiologique : une limace bien hydratée produit du mucus supplémentaire et franchit une surface sèche, rugueuse ou coupante dès lors que ce qui l’attend de l’autre côté en vaut la peine. Le cuivre, souvent présenté comme la valeur sûre du lot, n’a pas fait exception.

Avant de chercher une parade, il faut restreindre la cible. Sur les quarante et quelques espèces de limaces du Royaume-Uni, très peu s’attaquent aux plantes vivantes ; en Europe, les deux espèces réellement problématiques au jardin et en culture sont la petite limace grise des champs, Deroceras reticulatum, et la grande limace envahissante Arion vulgaris. Les autres travaillent sur la matière morte et participent au recyclage. Une opération d’élimination indiscriminée frappe donc surtout des espèces sans importance agricole.

Ce qui fonctionne se répartit en trois registres. Le premier est le ramassage, ingrat mais efficace, à la lampe une à deux heures après la tombée de la nuit, ou par temps humide. Le deuxième est cultural : arroser le matin plutôt que le soir laisse la surface plus sèche à l’heure où elles sortent, et repiquer des plants déjà robustes plutôt que semer en place fait passer la culture au-delà du stade où quelques nuits suffisent à la faire disparaître. Le troisième est biologique. Les nématodes Phasmarhabditis s’épandent sur un sol humide dont la température se situe entre environ 5 et 20 °C, pénètrent la limace, arrêtent sa prise de nourriture, et donnent de l’ordre de six semaines de protection par application, à condition de maintenir le sol humide ensuite.

Les prédateurs méritent une lecture précise, parce qu’elle explique pourquoi ils ne dispensent pas du ramassage. Les carabes sont les auxiliaires les mieux documentés sur ce terrain : Pterostichus melanarius attaque et consomme volontiers les limaces de moins de 40 mg environ, avec un plafond pratique aux alentours de 100 mg, et il détruit aussi les œufs. Les essais associant plusieurs espèces de carabes montrent une destruction d’œufs supérieure à celle d’une espèce seule. Traduction pour le potager : les carabes travaillent sur la génération suivante et sur les petites limaces, pas sur la grosse qui rase votre laitue ce soir. Ils demandent un couvert permanent et un sol peu retourné, et ils se cumulent avec le ramassage au lieu de le remplacer.

Restent les granulés et les pièges à bière. La Royal Horticultural Society considère que les granulés anti-limaces, y compris ceux acceptés en bio, ont montré des effets négatifs sur la faune du jardin. Sur le phosphate ferrique, le point discuté n’est pas le fer mais le chélatant qui l’accompagne : des travaux de laboratoire ont associé des appâts contenant de l’EDTA à une baisse de la consommation, à des pertes de poids et à de la mortalité chez les vers de terre, tandis qu’un suivi au champ a observé un enfouissement plus profond, interprété comme un comportement d’évitement, sans différence significative d’abondance quatre mois après l’application. Ce n’est ni anodin ni catastrophique : c’est une raison de ne pas en répandre par habitude. Quant aux pièges à bière, ils capturent, ce qui n’est pas la même chose que protéger, et un piège ouvert noie aussi les carabes que l’on voulait justement garder.

Chenilles : casser la génération, et ce que le Bacillus thuringiensis touche vraiment

Deux piérides se partagent l’essentiel des dégâts sur les choux, et elles ne se gèrent pas tout à fait pareil. La piéride du chou, Pieris brassicae, pond des œufs jaunes en amas serrés sous les feuilles, et ses chenilles, jaunes et noires, se nourrissent en groupe : un amas repéré et supprimé, c’est une colonie entière qui disparaît. La piéride de la rave, Pieris rapae, pond au contraire ses œufs isolément, et sa chenille verte, solitaire, se camoufle le long de la nervure centrale, ce qui la rend beaucoup plus discrète pour un dégât équivalent. La répartition des deux espèces diffère nettement : la première est européenne, nord-africaine et asiatique, n’est pas établie en Amérique du Nord et a été éradiquée de Nouvelle-Zélande, tandis que la seconde, introduite au Québec vers 1860, s’est répandue sur tous les continents sauf l’Amérique du Sud et l’Antarctique. En climat tempéré, la piéride de la rave enchaîne trois à cinq générations qui se chevauchent, davantage là où la saison est longue, et la piéride du chou deux à quatre.

Ce chevauchement est ce qui rend l’inspection hebdomadaire si rentable. Retourner les feuilles une fois par semaine et supprimer les amas d’œufs coûte quelques minutes et casse la génération avant qu’elle n’existe, alors qu’attendre la chenille revient à intervenir sur le stade le plus vorace et le plus mobile. Un détail à connaître pendant cette inspection : une chenille immobile entourée de petits cocons jaunes n’est pas à écraser. Elle a été parasitée par des micro-guêpes du genre Cotesia, et la laisser en place libère la génération de parasitoïdes qui travaillera pour vous sur les pontes suivantes.

Le Bacillus thuringiensis de sous-espèce kurstaki, seule matière microbienne courante contre les chenilles, mérite d’être décrit sans complaisance, parce que son image de produit inoffensif est fausse à un endroit précis. Son fonctionnement d’abord : il doit être ingéré, donc il n’agit que sur une chenille qui mange effectivement la surface traitée, et il est nettement plus efficace sur les premiers stades larvaires que sur les grosses chenilles. Le rayonnement ultraviolet est le principal facteur de dégradation des spores et de la toxine, ce qui limite la durée d’action à quelques jours et impose de renouveler tant que la ponte continue.

Sa sélectivité ensuite, et c’est le point qui se dit rarement : le kurstaki ne distingue pas la chenille du chou d’une autre chenille. Des études de terrain ont mesuré sa toxicité sur des lépidoptères non ciblés, y compris des papillons se nourrissant de leurs plantes hôtes naturelles, et la littérature relève un risque réel pour des populations d’espèces rares là où il est appliqué largement. Les conséquences pratiques sont nettes : on traite la culture concernée, pas la haie, pas la bande fleurie, pas un carré d’orties au fond du jardin ; on ne pulvérise pas une zone par précaution ; et on préfère toujours le filet et le retrait des œufs, qui n’ont aucun effet collatéral.

Un autre lépidoptère mérite une mention, parce qu’il déroute ceux qui ne l’attendent pas : la teigne du poireau, dont la chenille mine les feuilles de poireau, d’ail, d’oignon et d’échalote avant de s’enfoncer vers le fût. Européenne d’origine, elle est devenue envahissante dans l’est de l’Amérique du Nord après sa détection près d’Ottawa en 1993, puis dans l’État de New York en 2009. Son cycle complet demande environ 445 degrés-jours au-dessus de 7 °C, ce qui explique que le nombre de générations augmente avec la longueur de la saison. Contre elle, l’exclusion posée avant le vol donne le meilleur résultat, le lâcher de Trichogramma brassicae pendant les vols a réduit les dégâts de plus de la moitié dans les essais, et le retrait des débris de culture en fin de saison prive les adultes de leur abri d’hivernation.

Altises et doryphores : deux coléoptères, deux façons de se déplacer, deux stratégies

Les altises sont un problème de stade, pas un problème de nombre. Le même nombre de morsures qui tue une plantule au stade cotylédon passe inaperçu sur un plant établi : toute la stratégie consiste donc à faire franchir à la culture la fenêtre de vulnérabilité. Concrètement, cela veut dire couvrir dès le semis ou la plantation, tenir le sol humide, parce que les adultes sont favorisés par les périodes sèches et chaudes, et préférer le repiquage de plants déjà développés au semis direct quand la pression est connue. Le filet doit être posé avant la levée, sur une planche qui n’a pas porté de crucifères l’année précédente, faute de quoi les adultes hivernant sur place se retrouvent enfermés avec la culture.

L’essai déjà cité sur jeunes crucifères apporte, à côté du résultat sur les filets, une information qui vaut avertissement. Les pulvérisations d’huiles essentielles testées en comparaison n’ont que rarement fait mieux que le témoin non traité, et elles ont provoqué des dégâts sur la culture : brûlures de feuillage pour les huiles de romarin et de neem, avec des rendements en retrait pour le romarin, et destruction complète de la culture en vingt-quatre heures pour l’huile de thym. Un produit d’origine végétale n’est pas une version douce d’un insecticide, et une recette maison sans dose établie est un risque pour la culture avant d’être un risque pour le ravageur.

Le doryphore relève d’une autre logique, parce qu’il se déplace autrement. Originaire d’Amérique du Nord, passé sur la pomme de terre cultivée, il a gagné l’Europe et s’est répandu dans la majeure partie du continent à partir des années 1950 ; il reste absent et réglementé en Grande-Bretagne, où sa présence doit être signalée aux services officiels. Là où il est installé, quelques chiffres cadrent le problème : une femelle pond 300 à 800 œufs au cours de sa vie, en amas de vingt à trente sous les feuilles ; la larve passe quatre stades en deux à trois semaines, le dernier causant l’essentiel des dégâts ; et la région détermine une à trois générations par an.

Le détail exploitable est ailleurs : les adultes hivernent dans le sol, remontent quand celui-ci se réchauffe, aux alentours de 13 °C, et rejoignent la culture en marchant plutôt qu’en volant lorsque les températures restent fraîches. Trois méthodes non chimiques en découlent directement. La rotation fonctionne à condition que la distance soit réelle : les recommandations en production parlent de plusieurs centaines de mètres, de l’ordre de quatre cents à huit cents mètres de la parcelle de l’année précédente, ce qui est hors de portée d’un potager familial et explique pourquoi déplacer les pommes de terre de deux rangs ne change rien. Une tranchée à parois inclinées tapissée de plastique intercepte les adultes qui marchent, et ils ne peuvent pas en ressortir. Enfin, un paillage épais de paille brouille la localisation de la culture et abrite les prédateurs, avec des populations réduites dans les parcelles paillées.

Au jardin, la conclusion est terre à terre : inspection tous les deux à trois jours pendant la période de colonisation, écrasement des amas d’œufs sous les feuilles, ramassage des adultes et des larves, paillage, et comptage au lieu d’estimation, en se rappelant que le seuil d’intervention se situe autour d’une à une larve et demie de grande taille par plant. Le ramassage manuel, sur une surface de potager, reste la méthode la mieux ciblée et la seule sans effet collatéral.

Les auxiliaires ne s’achètent pas, ils s’installent

Un auxiliaire ne s’installe pas parce qu’un ravageur est arrivé, mais parce qu’il a trouvé, avant, de quoi manger et de quoi pondre. Le décalage entre la proie et son prédateur est le vrai problème du potager, et la façon de le raccourcir est de disposer d’une réserve de proies qui ne soit pas sur la culture.

Le cas le mieux documenté est celui de l’ortie. Elle héberge son propre puceron, Microlophium carnosum, qui lui est inféodé et ne passe pas sur les légumes, et elle sert ainsi de garde-manger précoce. Une étude classique sur le rôle de l’ortie comme réservoir d’ennemis naturels a montré que les espèces partagées avec les cultures, la coccinelle à sept points Coccinella septempunctata, le syrphe Episyrphus balteatus et le parasitoïde Aphidius ervi, étaient présentes sur l’ortie avant d’apparaître sur les cultures voisines. Le même travail relève que la coupe des touffes d’ortie au mauvais moment modifie fortement les coccinelles présentes : un carré d’orties n’est donc pas un coin négligé, c’est une pièce du dispositif, et il ne se fauche pas au moment où les coccinelles y travaillent.

Le deuxième levier est la nourriture des adultes, qui n’est presque jamais la même que celle des larves. Les femelles de syrphes ont besoin de pollen pour produire leurs œufs : sans fleurs accessibles, elles ne pondent pas, et les larves prédatrices n’existent pas. En Californie, l’intercalage d’alysse odorante dans des laitues biologiques a augmenté la ponte des syrphes, donc le nombre de larves, et réduit les pucerons ; les larves de l’espèce la plus vorace observée y tuent plus de cent soixante pucerons de la laitue par jour. Ce qui fonctionne, ce sont des fleurs plates à nectar accessible, les ombellifères montées en fleur comme la coriandre, le fenouil et le cerfeuil, l’alysse, le sarrasin, plutôt que des corolles profondes destinées aux longues langues. Une conséquence pratique peu appliquée : laisser fleurir quelques pieds d’aromatiques et de légumes-racines au lieu de tout récolter ou arracher.

Troisième levier, retirer ce qui gêne. Les fourmis qui exploitent le miellat attaquent les prédateurs et perturbent les parasitoïdes, au point que la gestion des fourmis est utilisée en production comme un levier de lutte biologique à part entière. Les carabes, eux, demandent un couvert permanent, des zones non travaillées et des refuges au ras du sol ; un potager entièrement propre et retourné n’en héberge pas.

Reste la question de l’achat. La coccinelle nord-américaine vendue en grandes quantités, Hippodamia convergens, est récoltée sur ses sites d’hivernation : elle arrive physiologiquement programmée pour migrer, et les travaux publiés rapportent qu’environ 95 % des individus s’envolent dans les 48 heures suivant le lâcher, le reste partant en quelques jours. En jardin ouvert, l’opération a donc peu d’effet ; sous serre fermée, la même espèce se comporte autrement. La différence tient au stade autant qu’au lieu : une larve ne vole pas, elle reste où on la dépose et consomme jusqu’à sa nymphose, ce qui rend le lâcher de larves plus cohérent qu’un lâcher d’adultes. Et pour un potager, la version gratuite reste la plus efficace : des fleurs à pollen étalées sur toute la saison, une réserve de proies hors culture, un couvert au sol, et pas de pulvérisation à large spectre qui remette le compteur à zéro.

Ce que les produits autorisés en bio font vraiment, et à qui

Autorisé en agriculture biologique ne veut pas dire sans effet non ciblé, et c’est probablement le malentendu le plus coûteux du jardinage naturel. Chacun de ces produits a une cible réelle, plus étroite que sa réputation, et un ensemble d’effets collatéraux documentés.

Produits autorisés en bio : ce qu’ils touchent, et ce qu’ils touchent en plus
ProduitCible réelleEffets non ciblés documentésLimite pratique
Savon insecticide (sels de potassium d’acides gras)Petits arthropodes à corps mou : pucerons, jeunes cochenilles, aleurodes, psylles, acariensAucune rémanence, donc peu d’effet différé sur les auxiliaires ; brûlures du feuillage au-delà de 1 à 2 %Contact strict : ce qui n’est pas mouillé n’est pas atteint, et les chenilles et larves de coléoptères ne sont pas concernées
Préparation d’ortie (Urtica spp.)Usage insecticide, acaricide et fongicide, au titre de son approbation européenne comme substance de baseStatut de substance de base, c’est-à-dire de faible préoccupation, mais une pulvérisation touche aussi des insectes non visésEffet d’appoint : ne remplace ni le filet, ni le ramassage, ni le comptage
Pyrèthre naturel (Tanacetum cinerariifolium)Presque tous les insectes atteints par la pulvérisationTrès toxique pour les abeilles domestiques et sauvages, pour les auxiliaires, et pour les poissons et invertébrés aquatiquesDégradation en une journée environ, ce qui limite les résidus mais pas la mortalité au moment de traiter
Azadirachtine (neem)Insectes à cycle larvaire, par ingestion et perturbation du développementBrûlures phytotoxiques légères mesurées sur jeunes crucifères, avec nécrose du tissu foliaire apicalStatut réglementaire variable selon les pays : substance active approuvée dans l’Union européenne, mise sur le marché déclarée illégale au Royaume-Uni, produit enregistré aux États-Unis
Bacillus thuringiensis kurstakiChenilles de lépidoptères qui l’ingèrent, surtout aux premiers stades larvairesNe distingue pas les chenilles visées des autres lépidoptères, y compris d’espèces raresDégradé par les ultraviolets : action courte, et sans effet si la chenille ne consomme pas la surface traitée
SpinosadLarves de doryphore, chenilles, thripsTrès toxique pour les abeilles tant que la pulvérisation est humide, effet fortement réduit une fois le dépôt secToute la sécurité tient au moment de l’application et au temps de séchage

Le savon insecticide, à base de sels de potassium d’acides gras, agit par contact et uniquement par contact : il n’a aucun effet rémanent, ce qui est à la fois sa qualité, puisque l’auxiliaire qui arrive le lendemain n’est pas touché, et sa limite, puisqu’il ne protège pas la pousse suivante. Il touche les petits arthropodes à corps mou, pucerons, jeunes cochenilles, aleurodes, psylles et acariens, et laisse indifférents les chenilles, les larves de coléoptères et les tenthrèdes. Les formulations du commerce s’emploient en solution à 1 à 2 %, et au-delà les brûlures de feuillage apparaissent ; certaines plantes marquent même dans cette plage, d’où l’essai préalable sur quelques feuilles. Les liquides vaisselle ne sont pas des équivalents économiques : les services de vulgarisation mettent en garde contre leur emploi au jardin, ils peuvent abîmer les plantes, dégrader le sol et polluer l’eau, et leur composition n’est ni stable ni conçue pour cet usage.

Les préparations d’ortie ont un statut réglementaire précis dans l’Union européenne : Urtica spp. y est approuvée comme substance de base, au titre du règlement d’exécution 2017/419, pour un usage insecticide, acaricide et fongicide. Ce statut décrit une substance à faible préoccupation, pas un insecticide de choc, et il vaut mieux en attendre un appoint qu’un résultat. Il ne dispense ni du filet, ni du ramassage, ni du comptage.

Le pyrèthre naturel, extrait de Tanacetum cinerariifolium, est le produit dont l’image est la plus éloignée du comportement réel. C’est un neurotoxique à large spectre et à action rapide, hautement toxique pour tous les insectes atteints par la pulvérisation, abeilles domestiques et sauvages comprises, et très toxique pour les poissons et les invertébrés aquatiques. Sa dégradation rapide, de l’ordre d’une journée, limite les résidus mais ne change rien à ce qui a été tué au moment du traitement. Si l’on y recourt, ce doit être un geste ponctuel et localisé, jamais sur une plante en fleur, jamais en pleine activité des pollinisateurs.

L’azadirachtine, extraite du neem, pose un problème différent, celui du droit applicable. Elle est approuvée comme substance active dans l’Union européenne depuis 2011, tandis que l’autorité britannique de santé et sécurité a indiqué qu’il est illégal de mettre sur le marché au Royaume-Uni des produits phytopharmaceutiques contenant de l’azadirachtine, et qu’elle est enregistrée et vendue aux États-Unis. Un produit parfaitement légal d’un côté d’une frontière ne l’est pas de l’autre, et une commande en ligne ne change pas cet état de fait. Sur le plan agronomique, l’essai sur jeunes crucifères déjà cité a relevé avec l’huile de neem des brûlures phytotoxiques légères, avec nécrose du tissu foliaire apical.

Le Bacillus thuringiensis kurstaki et le spinosad ferment la liste. Le premier ne concerne que les chenilles de lépidoptères qui l’ingèrent, sans distinguer les espèces visées des autres, et se dégrade sous l’effet des ultraviolets. Le second, issu d’une bactérie du sol, est efficace sur les larves de doryphore, les chenilles et les thrips ; il est très toxique pour les abeilles tant que la pulvérisation est humide, et cette toxicité diminue fortement une fois le dépôt sec, en quelques heures à une journée selon les produits, les coccinelles, chrysopes et acariens prédateurs tolérant relativement bien les résidus secs. Toute la différence entre un usage acceptable et un accident tient donc au moment de l’application et au temps de séchage.

Une dernière règle vaut pour l’ensemble : aucune dose ne s’invente. Une dilution qui ne figure ni sur une étiquette ni dans une source vérifiable n’a aucun repère de phytotoxicité, aucun délai avant récolte, et aucune garantie sur ce qu’elle tue en plus de la cible.

Les pièges classiques à éviter

PiègeTendre le filet anti-insectes sur la planche même où une culture de la même famille a été attaquée l’année précédente.

Pourquoi :La mouche de la carotte, la mouche du chou, les altises et le doryphore passent la mauvaise saison dans le sol ou dans les débris de la culture qui les a nourris. Le filet n’empêche alors plus rien : il enferme les adultes avec la culture au moment où ils sortent de terre, et il interdit en même temps l’accès aux prédateurs. Le jardinier constate des dégâts sous une protection intacte et en conclut que les filets ne servent à rien.

La bonne pratique :Faire coïncider le filet et la rotation : la planche doit être neuve pour la famille botanique concernée, et le filet posé avant le premier vol, bords enterrés ou lestés sur tout le pourtour, sur arceaux pour que le feuillage ne touche pas le tissu. Sur les cultures d’ail, d’oignon et de poireau, retirer aussi les débris de la culture précédente, où les adultes de teigne hivernent.

PiègePulvériser au premier puceron repéré, pour prendre de l’avance.

Pourquoi :Les prédateurs suivent leur proie et n’arrivent jamais avant elle : supprimer la première colonie supprime ce qui allait les fixer sur la parcelle, et un produit à large spectre retire en plus ceux qui étaient déjà là. La vague suivante, portée par des femelles ailées venues d’ailleurs, atterrit alors sur un potager sans régulation. Contre les virus non persistants comme le virus Y de la pomme de terre ou la mosaïque du concombre, le traitement est de surcroît inutile par construction : le puceron acquiert et inocule le virus en quelques secondes, pendant de simples piqûres d’essai, bien avant qu’un insecticide n’agisse.

La bonne pratique :Compter avant d’agir, sur les mêmes plants d’une semaine à l’autre, et regarder d’abord les fourmis, qui protègent les colonies dont elles récoltent le miellat. Écraser les colonies au pouce, pincer et évacuer les extrémités infestées sur la fève, laisser en place les pucerons gonflés et bruns à dorés, qui sont des momies d’où sortiront des parasitoïdes. Si une intervention se justifie, le savon insecticide agit par contact seul et sans rémanence : mouiller le revers des feuilles, et ne pas compter sur lui pour protéger la pousse du lendemain.

PiègeEntourer les plants de coquilles d’œufs, de cendre, de gravier, de ruban de cuivre ou de granulés de laine et considérer la protection comme faite.

Pourquoi :Un essai de la Royal Horticultural Society a suivi 108 laitues, en pots et en planches surélevées, avec cinq barrières de ce type. Au bout de six semaines, les laitues protégées n’étaient pas moins abîmées que celles laissées sans rien. Une limace bien hydratée produit du mucus supplémentaire et traverse une surface sèche, rugueuse ou coupante dès lors que ce qui l’attend de l’autre côté en vaut la peine.

La bonne pratique :Reporter l’effort là où il a été mesuré : ramassage à la lampe une à deux heures après la tombée de la nuit, arrosage le matin plutôt que le soir pour que la surface soit sèche à l’heure de sortie, repiquage de plants déjà robustes plutôt que semis en place sous forte pression, nématodes Phasmarhabditis sur sol humide dont la température se situe entre environ 5 et 20 °C, et couvert permanent pour les carabes, qui détruisent les œufs et les jeunes limaces.

PiègeSortir le pyrèthre quand rien d’autre n’a marché, en se disant qu’un insecticide d’origine végétale reste sans conséquence.

Pourquoi :Le pyrèthre est un neurotoxique à large spectre : il tue tous les insectes atteints par la pulvérisation, abeilles domestiques et sauvages comprises, ainsi que les coccinelles, syrphes et micro-guêpes parasitoïdes que la parcelle avait mis une saison à installer. Il est aussi très toxique pour les poissons et les invertébrés aquatiques. Sa dégradation en une journée environ rassure sur les résidus, mais ne change rien à ce qui est mort au moment du traitement, et la parcelle se retrouve sans régulation pour la vague suivante.

La bonne pratique :Le réserver à un geste ponctuel et localisé, jamais sur une plante en fleur, jamais pendant l’activité des pollinisateurs, sur la seule zone atteinte et en fin de journée. Avant d’en arriver là, vérifier que le seuil est réellement dépassé, et regarder si l’exclusion, le ramassage ou la suppression des parties atteintes règlent le problème.

PiègeComposer soi-même sa pulvérisation avec du liquide vaisselle, quelques gouttes d’huile essentielle et un dosage à l’estime.

Pourquoi :Ce ne sont pas des versions douces des produits du commerce. Les liquides vaisselle ne sont pas formulés pour le feuillage et les services de vulgarisation déconseillent leur emploi au jardin : ils peuvent abîmer les plantes, dégrader le sol et polluer l’eau. Quant aux huiles essentielles, un essai sur jeunes crucifères en a comparé plusieurs à un témoin non traité : elles ont rarement fait mieux, elles ont provoqué des brûlures et des pertes de rendement, et l’huile de thym a détruit la culture en vingt-quatre heures. Un dosage inventé n’offre en outre aucun repère : rien n’indique à partir de quelle concentration le feuillage marque.

La bonne pratique :S’en tenir aux produits dont la concentration d’emploi est écrite quelque part. Les savons insecticides du commerce s’emploient en solution à 1 à 2 %, et au-delà le feuillage brûle : suivre l’étiquette du produit, tester d’abord sur quelques feuilles, attendre deux à trois jours avant de généraliser, et renoncer à toute recette dont personne ne peut dire ce qu’elle tue en plus de la cible.

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Questions fréquentes

Comment savoir si ce sont des limaces ou des chenilles qui mangent mes salades ?

L’heure et les restes tranchent en une sortie. Les limaces travaillent la nuit et par temps humide : elles laissent de larges morsures irrégulières, des traînées de mucus séché et font disparaître des plantules entières, et on les trouve sur le sol autour du plant autant que sur les feuilles. Les chenilles laissent des crottes vert foncé accrochées au feuillage, rongent depuis le bord ou réduisent la feuille à ses nervures, et se tiennent sous les feuilles et au cœur du plant, de jour comme de nuit. Une inspection à la lampe une à deux heures après la tombée de la nuit règle la question. Et si rien ne mange les feuilles alors que des plants fanent aux heures chaudes puis meurent, il ne s’agit d’aucun des deux : une larve est installée dans les racines, et le plant arraché vient sans résistance.

Faut-il traiter dès les premiers pucerons ?

Non, et pour trois raisons cumulables. Les prédateurs et les parasitoïdes arrivent toujours après leur proie : détruire la première colonie retire ce qui allait les fixer sur la parcelle, et un produit à large spectre retire en plus ceux qui étaient déjà présents. Le savon insecticide n’a aucune rémanence, il ne protège donc pas contre les femelles ailées qui atterriront le lendemain. Enfin, contre les virus non persistants comme le virus Y de la pomme de terre ou la mosaïque du concombre, aucun insecticide n’est assez rapide : la transmission se fait en quelques secondes, pendant les piqûres d’essai. Ce qui rend service à ce stade : compter sur les mêmes plants d’une semaine à l’autre, s’occuper des fourmis qui protègent les colonies, écraser au pouce, pincer et évacuer les extrémités infestées sur la fève, et laisser en place les pucerons gonflés et bruns à dorés, qui sont des momies contenant un parasitoïde.

Quelle ouverture de maille choisir pour un filet anti-insectes ?

Celle qui passe sous la largeur de thorax du ravageur visé, seule dimension qu’un insecte ne peut pas comprimer. Pour les altises, l’ouverture retenue est de l’ordre de 0,8 mm ; pour la drosophile à ailes tachetées, les travaux d’exclusion convergent sur des ouvertures inférieures à environ 1 mm dans au moins une dimension ; les papillons et les mouches maraîchères se laissent arrêter par des mailles plus larges. Un filet calibré sur le plus petit ravageur couvre bien les autres, mais la maille la plus fine ne se prend pas par défaut : plus la maille est serrée, plus la ventilation baisse et plus la température et l’humidité montent sous le voile. L’arbitrage se fait sur la durée de pose : maille fine sur une fenêtre courte, maille plus large pour une couverture qui reste en place toute la saison. Quelle que soit la maille, quatre conditions décident du résultat : pose avant le premier vol, bords enterrés ou lestés sur tout le pourtour, arceaux pour que le feuillage ne touche pas le tissu, et jamais sur une planche d’où le ravageur va sortir du sol.

Le savon noir et le purin d’ortie sont-ils vraiment des insecticides ?

Pas au sens où on l’entend d’habitude. Le savon insecticide, à base de sels de potassium d’acides gras, agit par contact et seulement par contact, sans aucune rémanence : il touche les petits arthropodes à corps mou, pucerons, aleurodes, jeunes cochenilles, psylles et acariens, et laisse indifférents chenilles, tenthrèdes et larves de coléoptères. Les formulations du commerce s’emploient en solution à 1 à 2 %, et au-delà le feuillage brûle ; les liquides vaisselle ne sont pas des équivalents et leur emploi au jardin est déconseillé par les services de vulgarisation. Pour l’ortie, Urtica spp. est approuvée dans l’Union européenne comme substance de base pour un usage insecticide, acaricide et fongicide : ce statut décrit une substance de faible préoccupation, pas un produit de choc, et il faut en attendre un appoint. Ni l’un ni l’autre ne dispense de l’exclusion physique, et aucune dilution ne s’invente.

Le Bacillus thuringiensis est-il sans danger pour le reste du jardin ?

Il est sélectif, ce qui n’est pas la même chose qu’inoffensif. La sous-espèce kurstaki n’agit que sur des chenilles de lépidoptères qui l’ingèrent, et surtout sur les premiers stades larvaires ; en revanche, elle ne fait aucune différence entre la chenille du chou et n’importe quelle autre chenille. Des études de terrain ont mesuré sa toxicité sur des lépidoptères non ciblés se nourrissant de leurs plantes hôtes naturelles, et la littérature signale un risque pour des populations d’espèces rares là où il est appliqué largement. Les conséquences pratiques sont simples : traiter la culture concernée et rien d’autre, pas la haie, pas la bande fleurie, ne jamais pulvériser une zone par précaution, viser les jeunes chenilles, renouveler seulement tant que la ponte se poursuit, et se rappeler que les ultraviolets dégradent rapidement le produit. Le filet et le retrait des amas d’œufs restent préférables, parce qu’ils n’ont aucun effet collatéral.

Acheter des coccinelles, est-ce que ça marche vraiment ?

Pour les coccinelles adultes vendues en grande quantité, non, en jardin ouvert. L’espèce nord-américaine la plus commercialisée, Hippodamia convergens, est récoltée sur ses sites d’hivernation et arrive physiologiquement programmée pour migrer : les travaux publiés rapportent qu’environ 95 % des individus s’envolent dans les 48 heures suivant le lâcher, le reste partant en quelques jours. Sous serre fermée, la même espèce donne un tout autre résultat. La différence tient aussi au stade : une larve ne vole pas, elle reste où on la dépose, ce qui rend un lâcher de larves nettement plus cohérent qu’un lâcher d’adultes. Pour un potager, la version gratuite fait mieux que l’achat : des fleurs à pollen accessibles réparties sur toute la saison, ombellifères montées en fleur et alysse en tête, une réserve de proies hors culture comme un carré d’orties qui porte son propre puceron sans risque pour les légumes, un couvert permanent pour les carabes, et aucune pulvérisation à large spectre qui remette le compteur à zéro.

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